Mois de la Photo à Paris 2012

Denis Rouvre

Low Tide, le Japon du chaos

26 octobre 2012 - 17 mars 2013

Pinacothèque de Paris

8, rue Vignon, 9e.

www.pinacotheque.com

Tel.: +33 1 42 68 02 01


Métro : Madeleine
Du lundi au dimanche : 10 h 30 – 18 h 30
Entrée libre


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© Denis Rouvre

Le 11 mars 2011, un tremblement de terre de magnitude 9 survenait au large des côtes de l’île de Honshu, au Japon. Le tsunami qui s’ensuivit dévasta le littoral de la région de Tokohu sur près de six-cents kilomètres, faisant vingt-et-une mille victimes et disparus et détruisant totalement ou partiellement de nombreuses villes et zones portuaires. Cette catastrophe naturelle enclencha une série d’accidents majeurs dans les centrales nucléaires de Fukushima. Le jour même, environ deux cent quinze mille personnes habitant au plus près de la zone sinistrée furent évacuées puis, par centaines de milliers, celles résidant dans un rayon de trente kilomètres durent également partir.

En novembre 2011 ainsi qu’en février 2012, je me suis rendu sur place, sans idée préconçue de ce que j’y ferais. J’étais mu avant tout par la nécessité de me confronter à une réalité qui m'échappait et que mon imagination rejetait. J’ai parcouru trois cents kilomètres de côtes, celles qui avaient été le plus touchées. Une désolation extrême y régnait. La vague géante n’avait rien épargné. J'ai photographié des paysages sans réfléchir, persuadé qu'il me fallait du temps pour appréhender ce cataclysme. En ces lieux ravagés, il n’y avait personne pour témoigner de ce qui s’était passé. C’était un désert mort, sans visages et sans voix.

J'ai alors voulu retrouver les gens qui vivaient là avant. Je suis allé dans les quartiers de logements temporaires — les « kasetsu jutaku » —, construits après la catastrophe pour reloger ces sans-abris. Ce sont des maisons préfabriquées, organisées en petits villages et comme posées en retrait de la côte sur ce qui n’est plus que terrains vagues. Leurs occupants, surtout des personnes âgées, tentent vaille que vaille d’y subsister. La plupart ont tout perdu, famille, amis, maison, animaux, et souvent jusqu'au moindre souvenir propre à forger une histoire personnelle. Leur vie a basculé en quelques secondes.

Conscient de faire irruption dans l’intimité de ces gens, mais animé du désir de les photographier et de recueillir leurs paroles, j’ai frappé aux portes des logements jusqu’à ce que certaines s’ouvrent. Tous n’ont pas souhaité m’accueillir. Les hommes et les femmes qui ont accepté de me suivre au studio photo que j’avais aménagé dans la maison commune sont sûrement ceux dont l’envie de vivre était la plus forte. Pourtant, sur leurs visages, j’ai lu l’implacable réalité, traversée d’autant de nuances qu'il y a de vies. Ces visages faisaient écho aux sites dévastés. Comme un puzzle à deux pièces dont chaque élément n'a d'autre choix que de correspondre à l’autre. Mais ils étaient debout ; eux, que les épreuves passées n’avaient pas détruits, étaient encore prêts à affronter celles à venir.

Quant à leurs témoignages, ils ont fini par devenir pour moi aussi essentiels que les portraits ou que les lieux du chaos, ajoutant leur motif à la trame d’un destin collectif où s’entrecroisent les fils d’histoires singulières. Dans ces fragments de vie se côtoient la détresse ou la résignation, la douleur ou l’inquiétude, mais aussi une demande à vivre, une formidable dignité. Capter ce subtil et poignant mélange de faiblesse et de force m’a fait tout autant m'interroger sur le devenir de l'homme au milieu d’un monde sans plus de repères que comprendre l’étendue des ressources qu’il peut déployer face à l’adversité. C’est le cheminement de ces survivants en quête de reconnaissance et de renaissance que j’ai tenu à partager et auquel j’ai souhaité rendre hommage.